mes premieres ruches

Mes Premières Ruches

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C’est incroyable de constater à quel point le monde peut parfois être petit ! Récemment, lors d’une conversation sur l’apiculture avec quelqu’un que je connais, j’ai découvert quelque chose d’étonnant : il s’avère qu’Yves Le Conte, un chercheur renommé dans le domaine de l’apiculture, a des liens familiaux avec une personne qui fréquente la même école que mes fils.

C’est vraiment surprenant de voir comment des connexions inattendues peuvent se former entre des personnes qui partagent des intérêts similaires. Cela me rappelle à quel point notre monde est interconnecté, même dans des domaines spécifiques comme l’apiculture. Ces découvertes fortuites rendent notre monde encore plus fascinant !

Intervention Yves Le Conte
Conférence animé par Yves Le Conte

Qui est Yves Le Conte ?

Yves Le Conte est un éminent chercheur à l’INRAE en France, INRAE (Institut de Recherche sur l’Abeille et l’Environnement) spécialisé dans la biologie des abeilles. Son travail se concentre sur la survie des abeilles face aux maladies et aux pesticides. Il est particulièrement reconnu pour ses recherches sur le varroa, un acarien parasite dangereux pour les abeilles. Son travail influent comprend de nombreux ouvrages cités dans le monde entier. Yves Le Conte dirige également un groupe de travail visant à améliorer la résistance des abeilles à ce parasite.

Yves Le Conte est une des plumes du traité Rustica de l’apiculture. Ce livre est considéré comme la bible des apiculteurs !!

En préambule

Les apiculteurs avec qui j’ai eu le plaisir de discuter ont parfois des objectifs et des pratiques apicoles très différents. Vous allez découvrir leur histoire, leur passion pour les abeilles et leurs techniques. 

Chaque apiculteur a ses petits secrets, ses petits trucs et nous avons la chance qu’ils nous les partagent ! 

Bonne écoute et bonne immersion dans leur passion

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Retranscription de l’interview avec Yves Le Conte

Guillaume : Bonjour Yves.

Yves Le Conte : Bonjour.

Guillaume : Alors, est-ce que vous pouvez un peu me parler de votre première rencontre avec l’abeille et à quel moment l’abeille vous a piqué ?

Yves Le Conte : Ma première rencontre avec cette histoire d’abeille, c’était quand j’avais 12 ans. J’ai grandi dans une ferme dans l’ouest de la France, du Bocage, et j’étais toujours passionné par les bestioles et toutes les bêtes. Et puis, il y a un apiculteur qui est venu nous faire une conférence à l’époque avec des diapositives sur les abeilles. Et là, j’ai été tout de suite très intéressé par ça. Et dans le grenier de ma grand-mère, il y avait une ruche qui n’avait jamais servi avec les cires qui étaient gaufrées, et j’ai trouvé que l’odeur de ces cires gaufrées m’attirait énormément.

Et donc, j’en ai parlé à ma maman et je lui ai dit, écoute, moi, j’aimerais bien avoir un essaim. Elle m’a dit, si tu travailles bien en classe, tu auras un essaim. Je t’achèterai un essaim. Donc, pour une fois, parce que je n’étais pas très bon élève, j’ai bien travaillé et puis ma maman m’a acheté un essaim. Et voilà, j’avais 12 ans et c’était une découverte assez incroyable parce que je n’y connaissais rien.

Il y avait un agriculteur voisin qui venait m’aider, mais lui aussi, ce n’était pas un grand spécialiste. Lui, il se faisait piquer de partout, ce n’était pas grave et tout, mais moi, j’avais quand même un peu peur parce que j’étais petit et quelquefois, je m’étais fait vraiment méchamment piquer. Et puis, je n’y connaissais rien. Et donc, j’ai appris comme ça petit à petit, peut-être un peu comme vous, en lisant beaucoup de choses, en m’aidant de la formation de cet agriculteur voisin.

Et puis voilà, jusqu’au jour où j’ai rencontré ce monsieur qui était venu me faire une conférence. Mais à l’époque, j’avais peut-être 16 ans ou 17 ans, j’avais 3 ou 4 ans de plus. Et je lui avais dit « J’aimerais beaucoup si vous pouviez me former en apiculture ». Et il m’a dit « Oui, d’accord ». À l’époque, j’avais une mobylette et j’allais chez lui. Il m’envoyait visiter ses ruchers avec lui et là, j’ai appris.

Et puis, alors le summum, c’est quand… Alors, j’étais apiculteur, mais je n’étais pas quand même avec de grandes techniques d’élevage, etc. Et le summum, c’est quand j’ai commencé ma thèse à Bourcerivette, à l’INRAE. Il y avait… Donc, j’ai fait ma thèse sur le varroa, des abeilles parce que le Varroa arrivait en France. J’ai eu la chance de pouvoir faire cette thèse qui a duré sept ans.

Et là, il y avait un apiculteur qui s’appelait Jean Turcov, qui était vraiment un top, qui faisait beaucoup, beaucoup de choses et qui m’a appris tous les rudiments de l’élevage, de ce qu’il fallait connaître pour être un bon apiculteur.

Voilà. Et puis, le top du top, c’est quand je suis arrivé à Vignon, sur mon poste à l’époque en 1990, là, il y avait un peu la Mecque de l’apiculture parce que vous aviez des chercheurs ou des ingénieurs qui avaient mis au point l’insémination artificielle des abeilles, qui étaient topissimes en élevage, qui s’y connaissaient beaucoup sur les concentrations de mâles, la technologie du miel, tout ça. Ils avaient mis tout ça en évidence et pour moi c’était formidable parce qu’ils ont pu finir de me former en apiculture.

Et puis aussi pour terminer cette question, j’ai été faire des stages chez des apiculteurs professionnels, notamment chez Christian Massico à l’époque avec son mari, qui étaient des producteurs de gelée royale et eux m’ont vraiment beaucoup appris avec quelques autres apiculteurs professionnels sur ce qu’il fallait savoir, les rudiments en tout cas de l’apiculture professionnelle.

Guillaume : Vous n’avez jamais appris dans le cadre d’un syndicat d’apiculture ?

Yves Le Conte : Non, parce que je n’en ai pas eu besoin. Parce que j’avais été formé en parallèle par toutes ces personnes-là qui étaient vraiment des personnes très pertinentes. Par contre, j’ai eu beaucoup de collaboration après ou de connexion avec les syndicats d’apiculture qui m’invitaient pour parler de ce que je connaissais, c’est-à-dire le varroa et puis la biologie d’abeilles.

Guillaume : On reviendra plus en détail un moment sur le varroa et notamment avec son apparition en 1983 en France. Mais avant, vous avez un rucher actuellement ?

Yves Le Conte : Alors oui, j’ai un rucher dans la Sarthe et puis à Avignon. Dans la Sarthe, c’est des ruchers que j’ai depuis que j’ai l’âge de 12 ans. Et en fait, quand on est arrivé avec ma famille à Avignon, le Varroa était déjà bien installé dans la Sarthe depuis pas mal de temps. Et puis, j’avais vu que toutes les colonies sauvages avaient disparu. On a plein d’arbres, des gros châtaigniers.

On en a des dizaines chez nous, des vieux châtaigniers où il y a plein d’essaims sauvages. J’avais vu que ces essaims sauvages avaient disparu après l’apparition de Varroa. Une dizaine d’années après, il y avait de nouveau des essaims sauvages. Et puis à l’époque, c’était en 1993, j’ai eu la chance d’aller faire une année sabbatique aux États-Unis dans un très bon labo. Et je me suis dit, bon, de toute façon, je ne vais pas pouvoir les traiter, m’en occuper cette année. Et puis j’habite loin à Avignon, donc je vais essayer de voir si mes ruches ne sont pas résistantes. Et là a commencé une grande histoire où effectivement j’ai vu qu’il y avait des colonies qui pouvaient devenir résistantes. Alors j’en ai perdu pas mal au début forcément, mais depuis 94 ces ruches-là, ces colonies-là, je ne les traite plus.

Et puis à Avignon, j’ai un rucher plus conventionnel avec des amis. On a 5 familles et quand je suis arrivé à Avignon, ils m’ont dit « Yves, tu ne veux pas qu’on fasse de l’apiculture ensemble ? » et j’ai freiné un peu des quatre fers parce que ces trucs-là, ça marche une année et après on se retrouve à faire tout le boulot. Finalement, en insistant, ils m’ont dit « Bon, d’accord, très bien, on s’achète chacun une ruche ». On avait 5 ruches et les enfants étaient petits à l’époque. Quand on a fait la première récolte, je leur ai dit, écoutez, la récolte, vous venez avec vos enfants, mais surtout, vous ne les grondez pas parce qu’ils vont s’en mettre partout, ils vont goûter le miel, ça va être la fête, etc. Ils vont associer le miel avec la fête et tout ça. C’est ce qui a été fait. Et depuis, ça fait au moins 20 ans, 25 ans, peut-être plus que ça, notre association informelle qui s’appelle l’apicole. L’association perdure et les enfants qui sont grands, quand ils sont dans le coin, ils viennent faire la récolte avec les petits enfants maintenant.

Et donc là, c’est juste 5 à 7 colonies. On ne veut pas en avoir trop. Et puis, on fait ça pour notre plaisir. Donc là, c’est une apiculture plus conventionnelle. Je traite les abeilles avec de l’APIVAR depuis longtemps. Et puis, ça marche très bien.

Guillaume : Par rapport à votre travail à l’INRAE, vous avez fait votre thèse et juste après vous avez travaillé avec l’INRAE ? J’ai vu sur l’INRAE que vous êtes directeur de recherche biologie et protection de l’abeille. Quel était un peu votre parcours à l’INRAE ? L’INRAE, c’est l’Institut national de recherche sur l’agronomie et l’environnement.

Yves Le Conte : En fait, quand j’ai fini ma thèse, on était quoi … Deux ou trois à avoir travaillé à connaître le varroa en France. Donc, j’ai continué à travailler sur le varroa. Mais comme j’avais eu la chance de pouvoir identifier et caractériser des phéromones chez les abeilles, j’ai continué ces programmes en parallèle parce que la communication chimique m’a toujours passionné, chez les insectes sociaux en général.

Et donc, j’ai pu développer ces deux programmes-là. Quelquefois, l’un nourrissait l’autre financièrement et vice versa. Et ce qui fait que, voilà, j’ai fait… Vraiment, ce qui m’a passionné, c’est les phéromones chez les abeilles, parce que le langage chimique chez les abeilles, c’est quelque chose de vraiment spectaculaire. C’est du reste le seul modèle au monde qui a été aussi étudié sur ces aspects-là.

Et puis, le varroa, il y a toujours une demande du reste, et donc j’ai toujours continué à travailler là-dessus, jusque dans les années 95, où il y a eu ces grosses mortalités d’abeilles en France, en Europe et dans le monde. Et là, j’ai abandonné plus les aspects de biologie et les aspects de communication chimique pour me focaliser sur l’étude des différents stress et de leurs interactions sur la santé des abeilles.

Guillaume : C’est vrai que quand on voit un peu les deux aspects, la communication chimique chez les abeilles et le varroa, il y en a un qui a vraiment un problème généralisé alors que l’autre c’est plutôt de l’émerveillement et la découverte sur le mode de fonctionnement de l’abeille alors que vraiment le point d’urgence et douleur.

C’était bien parce que même intellectuellement, les deux systèmes se nourrissaient d’eux-mêmes. C’est le fait d’être un biologiste qui connaît bien les abeilles, ça m’a permis d’être certainement plus efficace sur des aspects appliqués et vice-versa.

Guillaume : Dans l’histoire pour le Varroa, est-ce que l’histoire est correcte de dire que le Varroa cohabite naturellement avec l’Apis cerana et que c’est à suite de l’installation d’Apis mellifera qu’ensuite le Varroa a élu comme nouvel hôte, est venu s’installer sur l’Apis mellifera ? Quelle est l’histoire ?

Yves Le Conte : Effectivement, il y a plusieurs espèces de Varroa, dans le sud-est asiatique. Et donc, l’espèce qui s’est mise sur notre abeille, eh bien, se comporte en parasite équilibré, c’est-à-dire ne tue pas les colonies. Donc, tout le monde est content, si je peux dire ça comme ça. Et donc, on connaît bien les mécanismes. Il y a des mécanismes d’épouillage et de nettoyage du couvain, parasité, etc.

Yves : Mais il y a aussi le fait que chez ces abeilles-là, le couvain de mâle a un opercule qui est très, très dur à enlever. Les ouvrières ne peuvent pas l’enlever. Et donc, quand vous avez surparasitisme du varroa, eh bien, ils vont se mettre, comme sur nos abeilles, principalement sur les mâles, sur les cellules de mâles, et tout le monde meurt, c’est-à-dire le mâle et les varroas. Et donc ça participe à l’équilibre de la relation hôte-parasite, ce qui fait qu’il y a très peu d’ouvrières qui sont parasitées à l’état de larve par ces varroas.

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Et effectivement, ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu un passage de varroas, de cette espèce-là, peut-être un, on ne sait pas, ou plusieurs, des abeilles Apis Cerana vers Mellifera, dans le sud-est asiatique, du fin fond de la Russie. Et puis les Varroa sont arrivés à passer sur un nouvel hôte, une nouvelle espèce, qui est notre espèce d’abeille. Et puis après, petit à petit, avec les essaimages, les transports d’abeilles éventuels, mais surtout par progression lente. Ça ne s’est pas fait au début. Là, on a accusé les transports d’abeilles, etc. Au début, non, c’était une progression lente de plusieurs dizaines de kilomètres par an, voire plusieurs centaines, mais guère plus. Et puis, quand c’est arrivé aux portes de l’Europe, et bien là, comme il y avait beaucoup plus d’échanges d’abeilles et de commerce d’abeilles au niveau mondial, on en a distribué dans le monde entier, sauf encore dans quelques îles qui sont protégées.

Guillaume : Je pensais à un moment que Cuba était protégé du varroa et j’ai appris il y a quelques années que non, Cuba n’est pas protégée.

Yves Le Conte : Mais alors Cuba, ils sont dans une situation un peu intéressante parce que comme ils n’avaient pas les moyens, entre guillemets, de traiter avec des acaricides, ils n’ont pas traité leurs abeilles et maintenant ils ont des abeilles qui sont résistantes.

Guillaume : C’est avéré ? Les abeilles de Cuba sont résistantes ?

Yves Le Conte : Ah oui, enfin moi je n’ai pas été voir mais c’est ce que tout le monde dit, c’est ce qui est publié.

Guillaume : D’accord.

Yves Le Conte : Il faudrait peut-être aller vérifier tout ça, mais d’après ce que je sais, oui il n’y a pas que ces abeilles-là qui sont résistantes. L’abeille dite africanisée qui a été importée d’Afrique du Sud, donc en fait c’est Scutellata au Brésil, celle-là aussi, elle est résistante à Varroa. Donc, cette abeille a envahi une grande partie du Brésil jusqu’aux États-Unis, tous ces pays-là. Et ces pays-là, au Brésil, là, j’y suis allé voir, je peux vous dire qu’ils ne traitent pas, ils n’ont pas besoin de traiter. Ils ont Varroa, mais ils ne traitent pas. Donc ça, ça existe dans le monde des sous-espèces d’abeilles ou des populations de notre abeille, Apis Mellifera, qui sont résistantes aux Varroa. D’accord, ça existe.

Guillaume : D’accord. Et il y a un peu le combat en France de dire je traite, je ne traite pas. Vous vous dites que sur un de vos ruchers, vous ne traitez pas du tout et justement, les ruches se portent bien, et un rucher plus conventionnel, là vous traitez. Comment ?

Yves Le Conte : Moi, je me suis permis de ne pas traiter parce que j’ai inclus ces colonies-là dans une recherche scientifique. Et donc tous les ans, je faisais une trentaine de ruches et puis je regardais si elles survivaient. Et donc sur les 30, j’en perdais à peu près un tiers la première année parce que ce n’était pas de bonnes reines, etc. Et puis un autre tiers l’année d’après. Et puis il m’en restait un tiers qui, elles, survivaient à peu près. Et donc j’ai fait ça depuis pas mal de temps. Et puis là, je m’en satisfais. De toute façon, je ne vends pas de miel, le miel j’en ai un peu pour me faire plaisir ou faire plaisir à mes amis, mais c’est tout. Et donc voilà, alors certaines années, je suis descendu à moins de 10 ruches, mais après ça s’est reparti, etc.

Et pour moi, ça m’amuse de faire ça et ça prouve que c’est possible, etc. Avignon l’a fait aussi pendant pas mal de temps.

On a récupéré des colonies sauvages qui n’étaient pas traitées et puis ça marchait aussi. Et là, puisque l’auditoire, ce sont des apiculteurs amateurs, je vous recommande d’être très prudent et de ne pas faire ça. Parce que souvent, les amateurs, ils ont quoi ? Ils ont une, deux, trois ruches, quatre ruches. Et déjà, si vous avez trois ruches, il y en a une qui va mourir parce que c’est comme ça. L’autre qui va s’aimer. Et puis, vous avez une ruche qui va faire du miel. Si vous décidez de ne pas traiter vos trois ruches, vous risquez l’année d’après d’avoir zéro ruche. Donc, si vous vous engagez dans cette voie-là, il faut être vraiment très prudent. Ou alors, ce que vous pouvez faire, c’est suivre l’infestation de Varroa. Et si vous voyez que ça vient vraiment au-dessus d’un certain seuil, là vous traitez.

Guillaume : Et justement, vous, comment est-ce que vous suivez l’infestation de Varroa ? Est-ce que vous faites la méthode du sucre glace ou sinon les trempages d’abeilles dans de l’alcool ?

Yves Le Conte : Voilà, on peut faire tout ça et puis on peut regarder, mais c’est long, ça c’est ce qu’on fait à l’INRAE parce qu’on a du personnel pour le faire, regarder l’infestation dans le couvain. Sinon dans la Sarthe, moi je ne fais plus ça, je regarde sur le plateau, je regarde s’il y en a beaucoup ou pas, s’il y en a vraiment beaucoup, où j’essaye de regarder, surtout à la fin de l’automne, comment ça se passe. Et si je vois qu’ils sont trop infestés, je les traite. Mais habituellement, je n’ai pas à faire ça. C’est un peu à la marche ou crève. A priori, ça marche pour l’instant.

Guillaume : Et vous parliez tout à l’heure de voyages, notamment au Brésil. Qu’est-ce que vous avez un peu appris à travers vos différents voyages, sur les pays qui sont très avancés dans la recherche en apiculture et quels pays sont particulièrement avancés ?

Yves Le Conte : Il y a peut-être deux niveaux pour cette réponse. Il y a le niveau effectivement de la recherche scientifique et puis le niveau de l’apiculture. Moi, pendant ma thèse, si vous voulez, j’ai été un peu nourri à la compétition. On me disait « oui, il faut te dépêcher, il y a la compétition internationale, si tu ne publies pas tout de suite, tu vas te faire piquer tes résultats et tout ».

Et j’ai trouvé ça vraiment lourd et je me suis dit « moi, je ne vais pas faire ma carrière de chercheur avec cette idée de compétition parce que ça ne me convenait pas ». Il ne faut pas se leurrer, il y a de la compétition, mais bon, moi j’ai préféré à l’époque, quand j’ai eu mon poste à l’INRAE, et ça a été pour moi une chance inouïe d’avoir ce poste, c’était merveilleux.

Et le fait, la deuxième chose qui était merveilleuse, c’est que j’ai été dirigé par un homme, Serge Poitou, qui m’a tout de suite dit « ta carte blanche, tu fais ce que tu veux etc. » Et donc ma stratégie ça a été de me rapprocher des meilleurs du monde. Et donc de leur dire « est-ce que je viendrais pas faire une année sabbatique chez vous, est-ce qu’on peut collaborer etc. » Et en fait j’étais surpris de leurs réactions, qui m’ont dit « oui ça serait bien, si tu veux tu viens dans mon labo etc. » Et ce qui fut dit fut fait.

Donc moi j’étais le petit français. Alors ce qui était bien c’est que j’avais identifié ces phéromones de couvain et caractérisé les phéromones de couvain. Et ça, ça les intéressait quand même pas mal. J’aurais été pas indispensable. Vraiment ils ont été très gentils de m’accueillir. Et puis l’autre truc aussi, ce qu’ils aimaient bien, c’est que je connaissais bien les abeilles parce que j’étais apiculteur depuis longtemps. Ce qui n’est pas forcément le cas des chercheurs qui travaillent sur les abeilles. Ils s’y mettent après.

J’ai été accueilli par le labo de Gene Robinson, qui est un biologiste qui a ce modèle abeilles comme modèle d’études. Et là, j’ai appris énormément. Lui, il allait du gène au comportement. J’ai appris énormément de choses. Ça m’a tiré scientifiquement vers le haut et puis on continue toujours à collaborer ensemble. J’ai collaboré aussi avec pas mal de labos dans le monde, mais les plus marquants c’était Gene Robinson. Et puis Mark Winston, vous avez peut-être lu son livre à l’époque, qui a écrit « La biologie de l’abeille », qui est toujours d’actualité. Si vous voulez avoir un livre vraiment très bien qui fait la synthèse de la biologie de l’abeille dans les années 90, vous pouvez vous procurer son ouvrage qui a été traduit en français. Avec Marc aussi, on a eu une très bonne collaboration sur les phéromones des reines, sur les phéromones en général. Et puis après, on a bien publié tous les trois, et notamment dans un très bon journal scientifique aux États-Unis.

Et donc ça nous a permis de décrocher une bourse de la NSF, National Science Foundation, à l’époque, pour continuer à travailler sur les phéromones de couvain tous ensemble.

Et donc là, on a pu collaborer tous ensemble avec une chercheuse qui s’appelle Erika Pletner, qui a été une des étudiantes de Mark Winston et de Keith Lesser, aussi le chercheur avec qui je collaborais à Vancouver. Et donc, on a pu travailler pendant trois ans tous ensemble. Et voilà, ça a été vraiment, pour moi, une aventure formidable.

Alors, j’ai d’autres exemples, mais je passerai des heures à en parler. Et si vous voulez, voyez, là, j’arrive en fin de carrière, je me suis dit que ça a été vraiment une très bonne stratégie parce que moi, j’étais seul dans mon coin. Ça m’a permis de grandir scientifiquement et puis de me faire des bons amis. On est devenu vraiment, on a des relations très amicales. Et ça, c’est formidable. Ça a été formidable. Ça, ça a été permis aussi par la stratégie de l’INRAE qui m’a permis de développer, c’est cette stratégie de collaboration avec les meilleurs.

Guillaume : Est-ce que l’INRAE est reconnue dans le monde entier ?

Ah oui, l’INRA, je crois que c’est un des meilleurs, voire le meilleur institut d’agronomie, de sciences agronomiques dans le monde. D’accord. Et donc, il y en a aussi, également aux États-Unis, est-ce qu’il y a d’autres pays qui sont… Etats-Unis, oui, il y a l’USDA, etc. Mais ils ne sont pas organisés comme nous. Ils ne sont pas forcément organisés comme nous. Ce qui me permet de dire que l’INRAE, c’est le meilleur du monde. D’accord. On peut être chauvin aussi un peu.

Guillaume : Est-ce que vous avez connu le frère Adam ? Ou il était décédé ?

Yves Le Conte : Alors, je l’ai croisé, mais quand j’étais tout jeune. Mais je ne l’ai même pas parlé parce que j’étais tout petit, puis lui, frère Adam, mais je n’ai même pas dit bonjour. Je ne l’ai pas connu vraiment, à part l’avoir croisé une fois, je ne me rappelais plus où du reste, parce qu’il était venu à Paris ou voilà comme ça. Mais voilà, moi j’avais beaucoup d’admiration pour lui. Et puis après, comme tout le monde, tous les apiculteurs, on peut avoir de l’admiration pour ses travaux.

Guillaume : On est bien d’accord qu’au début dans son monastère, il n’avait aucune formation de biologiste, il s’est formé sur le tard ?

Yves Le Conte : Oui, il a dû s’auto-former, à l’époque c’était les lois de Mendel qui existaient, il n’y avait pas toute la génétique qu’on a acquise. Après, même moi, quand j’ai fait mes études, on a commencé à découvrir ce que c’était que le code génétique. Vous vous rendez compte ? Tout ce qu’on a pu connaître comme transformation. Maintenant, je vous séquence votre génome pour 400 euros.

C’est quand même incroyable, toute cette révolution qu’on a eue. Oui.

Guillaume : En plus, je regarde en ce moment son histoire. En 1913, il s’occupe de ruchers et après l’accariose qui a décimé 30 ruches sur 46, une grande partie du cheptel, et du coup, c’est là où il s’est intéressé après, et donc ça l’a amené à faire 60 ans de recherche dont 20 ans passés à l’étranger. C’est un peu la même stratégie que la vôtre, également, c’est aller rechercher voir aussi à l’étranger ce qui se fait et se mettre en contact avec des personnes qui sont avec les meilleurs aussi.

Yves Le Conte : Voilà, moi c’était plus pour les techniques scientifiques et puis pour l’approche scientifique. Lui, sa stratégie c’était d’aller chercher dans le monde entier des sous-espèces d’abeilles qui, en les croisant entre elles, pouvaient donner l’abeille idéale. C’est ce qu’il a fait pendant toute sa vie. Il a travaillé sur l’hybridisation des abeilles pendant toute sa vie en faisant des croisements, soit avec les mâles, soit avec les reines, sur différentes sous-espèces, et puis regarder ce qu’il en tirait comme produit. C’est ce qui a donné la Buckfast actuelle.

Est-ce qu’il y a d’autres hybrides dont on n’entend pas encore parler ? Oui, parce qu’au début, si vous voulez, dans les années 70-80, l’INRAE a beaucoup travaillé là-dessus, notamment l’INRAE d’Avignon, sur l’hybridation, notamment en inséminant des abeilles caucasiennes et italiennes, des ligustica et des caucasica, et puis les reines italo-caucasiennes ou caucaso-italiennes, je ne me rappelle plus dans quel sens ça marchait mieux, qu’on faisait féconder naturellement par les mâles noirs locaux, ça vous donnait la triple hybride qui était vraiment une super abeille, qui produisait beaucoup, qui était beaucoup plus douce que la noire locale, etc.

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Donc, ça a été en France les résultats de l’INRAE qui ont fait que les apiculteurs se sont intéressés à faire des hybrides. Et pendant longtemps, l’INRAE d’Avignon a été le centre de formation en insémination artificielle, de la recherche et en termes de pratiques apicoles.

Guillaume : Quels sont les pays qui sont vraiment en avance en termes de pratiques apicoles ?

Guillaume : Je pense, par exemple, à la Slovénie, dont on entend souvent parler parce qu’il y a un ratio d’apiculteurs par rapport au nombre d’habitants qui est parmi les plus importants au monde. Est-ce que dans vos différents voyages, vous avez pu voir des pays particulièrement en avance où l’apiculture est particulièrement populaire et pratiquée ?

Yves Le Conte : Votre question est difficile à répondre parce que ça dépend vraiment des pays. Vous avez des pays, en Europe en général, tous les pays européens ont des techniques apicoles qui sont vraiment très affûtées et qui marchent bien. Mais ça ne veut pas dire que les autres pays ont des techniques qui sont moins affûtées. Ça dépend de la sous-espèce que vous travaillez, notamment je pense aux sous-espèces africaines, qui sont vraiment des abeilles qui sont travaillées différemment. C’est plus dans certains pays de la cueillette, mais ça marche bien aussi. Et ça ne veut pas dire que leur méthode d’apiculture soit moins élaborée que les nôtres. C’est une autre culture, parce que ça marche bien chez eux aussi. Donc, je pense que je répondrai différemment à votre question.

C’est vrai que les pays en Europe, aux États-Unis, tout ça, on fait beaucoup de recherche au niveau de la recherche. Effectivement, la recherche se fait beaucoup plus en Europe et dans les pays développés que dans les pays qui ont moins de financement, c’est vrai. Mais les abeilles, elles sont intéressantes partout dans le monde, quel que soit le pays, et les apicultures aussi, les différentes apicultures sont très intéressantes aussi dans tous les pays.

Guillaume : Il y a le reportage d’Arte, les maîtres des abeilles, qui essaient de voir différentes manières de pratiquer l’apiculture dans différents pays, au Népal, en Inde, en Nouvelle-Zélande, également en Afrique, où ils utilisent pour comme enfumoir de la bouse de vache ou de la bouse d’éléphant séché. C’est marrant de voir, il y a des pratiques différentes, mais il y a quand même une base qui est commune avec la ruche, l’habitat, qui est dans des matériaux différents, et toujours le principe de la fumée, mais les combustibles peuvent être différents aussi.

Yves Le Conte : Oui, c’est ça, il y a plein. C’est pour ça que c’est merveilleux d’aller à l’étranger, parce que dans tous les pays, quel qu’ils soient, vous apprenez des trucs. Il y a des gens qui font ça comme ça, ce n’est pas bête, etc. Alors, un petit exemple aussi, mais ça, c’est plus de l’apiculture et de la recherche. J’ai un ami qui est professeur émérite à Guelph, au Canada, l’université de Guelph, qui vient de montrer qu’au Vietnam, les colonies d’Apis cerana se défendent vis-à-vis des frelons en allant chercher de la bouse de vache. Elles vont chercher de la bouse de vache et collent ça autour de l’entrée. Et en fait, on pense que ça perturbe l’odeur de la ruche et ça répulse les frelons asiatiques. D’aller dans les pays, aller voir sortir de son pays, on apprend plein de choses comme ça qui sont formidables aussi. Moi, j’ai eu la chance d’aller dans le Sud-Est asiatique, de faire connaissance avec dorsata ou la plus petite, la florea, et c’est des modèles d’abeilles qui sont formidables aussi à observer et à étudier.

Guillaume : Est-ce que l’Apis dorsata est vraiment si grande que ça ?

Oui, elle est au moins deux fois plus grosse que la nôtre. Et l’Apis cerana aussi, elle est marrante parce que quelquefois elle fait des essaims sauvages et une fois, elle est fait assez par terre, dans les arbustes. Et quand vous passez à côté, elles font une espèce de parade d’intimidation, comme elles vibrent des ailes tous ensemble, et ça fait comme une vague de bruit. Et donc, ça vous fait peur. Donc, vous partez, parce que si vous ne connaissez pas, vous vous dites « Oh là là, on n’a pas intérêt à s’approcher ». Voilà, c’est une anecdote.

Guillaume : Maintenant, pour cette deuxième partie, côté plus pratique. Quand une personne vous demande, vous dit, bon, Yves, j’aimerais bien commencer l’apiculture. Par où est-ce que vous commencez ? Quelles sont un peu les différentes étapes et indications que vous lui donnez ?

Alors, je lui donne tout de suite de se rapprocher d’un rucher-école, parce que l’apiculture, c’est passionnant. Franchement, c’est merveilleux, mais on ne s’invente pas apiculteur. Moi, je l’ai vécu quand j’étais petit. Quand on est tout seul, on fait des bêtises, on fait n’importe quoi. Et puis maintenant, il faut savoir vraiment s’occuper de ses abeilles. Donc, première chose, c’est d’aller voir un rucher-école, se rapprocher et puis d’aller prendre des cours au rucher-école. C’est vraiment ce qu’il faut faire en premier. Et puis après, une fois que vous êtes bien formé, regardez si vous n’êtes pas allergique aussi, des choses comme ça. Là, vous pouvez, alors c’est facile, si vous n’avez pas de terrain où mettre vos ruches, c’est assez facile de trouver quelqu’un chez qui vous pourrez mettre des ruches. Et puis, ce que je pourrais recommander aussi, ce n’est pas d’avoir une ruche, une colonie, il vaut mieux en avoir trois.

Parce que ce que je vous disais tout à l’heure, sur les trois, il y en a une qui va mourir parce qu’elle va perdre sa reine. Et puis l’autre qui va essaimer, donc vous n’aurez pas de miel. Et puis la troisième qui va vous donner du miel et vous serez content parce que vous pourrez mettre ça sur la table du petit déjeuner pour vos enfants et vos petits-enfants. Voilà.

Et puis de bien faire les choses. L’apiculture, s’il vous plaît, il y a des choses à faire à temps.

Et si vous ne les faites pas à temps, au bon moment, et bien là, après, c’est trop tard. Vous voyez, par exemple, l’exemple type, vous capturez un essaim. Voilà, alors ça, pour moi, c’est toujours, même après 60 ans, capturer un essaim, c’est trop bien, parce que c’est vraiment l’avenir de l’abeille et tout. Pour moi, je suis trop content quand je capture un essaim.

Et puis, quelquefois, il vous arrive d’aller avec une ruchette ou une ruche, et puis, il vous manque un cadre ou deux. Et puis vous dites je viendrai mettre ça demain. Et puis et puis voilà. Puis vous ne le faites pas. Vous vous oubliez ou le lendemain, vous avez autre chose qui vous attrape. Et puis quand vous allez ouvrir cette colonie quelques temps après, eh bien elle batit à l’endroit des cadres qui manquent. Elle batit des rayons. Et là, vous êtes obligés de vraiment casser ces rayons pour aller mettre vos cadres. Ça, c’est pas bien.

C’est un exemple type qui montre qu’en apiculture, il faut faire les choses au moment où il faut les faire et pas le lendemain. Il faut être bien conscient de ça, mais après quand on le sait, c’est plutôt marrant.

Guillaume : Est-ce que vous avez des petites techniques, des manières de faire qui ne sont pas très communes chez les apiculteurs, lorsque vous visitez vos ruches, ou des manières de vous organiser ?

Ce qui est marrant c’est que chacun a ses petites techniques, on peut aller voir un apiculteur, même chez les professionnels, les professionnels vous allez voir un professionnel puis un autre et ils vont avoir des techniques complètement différentes. Alors quelquefois ils vous apprennent des petits trucs que vous prenez ou d’autres petits trucs que vous n’avez pas le temps de prendre, etc. Mais oui oui, chaque apiculteur a ses petites techniques, à ses petites préférences, etc. Pour moi, mes techniques, c’est celles qui ont fait leurs preuves. C’est celles que j’ai apprises principalement à l’INRAE et que les apiculteurs, les super apiculteurs de l’INRAE à l’époque m’ont apprises. Donc, je n’essaie pas de réinventer le fil à couper le beurre, comme on dit. Voilà, je fais comme ils m’ont appris et je trouve que c’est bien. Alors par contre, ce que j’essaie aussi, oui, alors je dis aussi, souvent je dis ça aux étudiants, il faut être doux avec les abeilles.

Si vous êtes doux avec les abeilles, elles vous le rendront, elles seront douces avec vous. Si vous êtes brute, eh bien là, forcément, notamment quand vous sortez les cadres, quand vous sortez les cadres, quelquefois les personnes, les apiculteurs en herbe, pensent qu’ils sont doux avec les abeilles. Mais non, parce qu’ils ne s’en aperçoivent pas que de l’autre côté, ils vont écraser plein d’abeilles. Donc là, il faut être doux avec les abeilles. Et ce que je fais souvent quand je visite avec des gens qui ne sont pas apiculteurs, j’enlève mes gants parce que quand vous enlevez vos gants, forcément, vous essayez de ne pas les écraser les abeilles parce qu’elles vous piquent.

Donc là, quand vous enlevez vos gants, vous êtes doux avec les abeilles et puis elles ne vous piquent pas, sauf certaines qui sont spécialement agressives. Dans ces cas-là, moi ce que je fais, je me fais piquer une fois ou deux, et comme ça, ça entretient mon immunité, puis après je remets mes gants. Il faut être doux avec les abeilles. Si vous n’avez pas envie d’être doux avec les abeilles, ce n’est pas la peine de vous lancer dans l’apiculture, ça ne marchera pas.

Guillaume : Et si vous deviez recommencer de zéro l’apiculture, si mettons que vous perdiez toutes vos ruches, tout brûle. Comment est-ce que vous feriez pour recommencer ? Est-ce que vous choisiriez de nouveau le type de ruche ou vous commenceriez d’une autre manière ?

Oui, parce que moi j’ai commencé dans la Sarthe avec la Voirnot et je trouvais que la Voirnot c’était une excellente ruche à l’époque. Et puis après, comme j’étais à l’INRAE, tout de suite, j’ai continué avec de la Dadant, mais je trouve qu’avec les abeilles locales qu’on a dans la Sarthe, je pense que je m’amuserais à refaire ça avec de la Voirnot. Je trouve que le corps de ruche est plus adapté à la taille de l’essaim que les ruches Dadant.

Vous savez qu’il y a les amoureux de l’abeille noire qui disent que l’abeille noire va disparaître si on la conserve pas, ils ont tout à fait raison. Mais l’abeille noire n’a pas vraiment été sélectionnée comme l’a été la Carnica en Allemagne ou dans les pays de l’Est.

Elle a malheureusement des caractères souvent d’agressivité ou qui sont moins intéressants que celles qui ont été sélectionnées par exemple Carnica. Et puis à côté de ça, vous avez les apiculteurs qui utilisent de la Buckfast, qui est une abeille qui est très douce, qui tient au cadre et qui est plus facile à gérer, mais qui n’est pas forcément adaptée à son biotope. Donc, aller conseiller un apiculteur amateur là-dessus, pour moi c’est très compliqué parce que s’il est débutant, il vaut mieux qu’il commence avec une abeille douce.

Mais d’un autre côté, une abeille hybridée, elle va se défendre moins bien avec son environnement qu’une abeille qui est locale. Donc moi, si j’avais à tout recommencer, je continuerais avec des abeilles locales et puis je sélectionnerais doucement, sans me prendre la tête, en conservant ou en faisant des reines avec les meilleures colonies, et puis d’abeilles locales.

Les abeilles locales, généralement, elles ont quand même pas mal de sang noir dans leur génome. On l’a montré en tout cas sur celles que j’utilise dans la Sarthe, elles ont pratiquement plus que des trois quarts de sang noir. C’est un peu ce que je recommande aussi. J’ai des abeilles noires qui sont très calmes. Oui, on peut aussi essayer de sélectionner, mais voilà, on peut le faire, on peut sélectionner, mais souvent, quand on est apiculteur amateur, on n’a pas envie de tuer sa reine parce que si on tue la reine, on a peur de perdre sa colonie, et il faut la trouver quelquefois la reine, c’est compliqué. C’est vrai que marquer les reines, vous me demandiez qu’est-ce que je pouvais conseiller. C’est vrai que marquer ses reines, c’est quand même vachement intéressant. Moi, je ne le fais pas systématiquement, mais systématiquement quand je vois une reine sur une colonie qui n’est pas marquée, je la prends, je la marque. Et puis, je mets une petite fiche aussi sur mes ruches en disant « reine marquée ».

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Guillaume : Par rapport au frelon asiatique, est-ce que vous avez une gestion ou des protections que vous utilisez ou un piégeage particulier ?

Yves Le Conte : Pour l’instant non, parce que dans la Sarthe, jusqu’à l’année dernière, je n’ai jamais eu trop de problèmes avec les frelons, sauf que l’année dernière j’avais un rucher d’élevage avec des nucs et ça avait super bien marché. Je suis parti fin août, j’avais 17 colonies et vraiment des beaux petits nucléis.

Et puis, j’avais vu un frelon asiatique, je me suis dit bon, c’est bon. Je suis revenu au mois de novembre et là, il y avait des frelons asiatiques, mais dans tous les nucléis, ils avaient tout bouffé. Comme disent les jeunes, j’étais dégouté et là, je n’ai rien pu faire. C’était trop tard. Et quand j’ouvrais un nucléi, un petit nucléi en polyester, il y avait 10 frelons qui en sortaient. C’était abominable. J’étais marqué. Et puis, à Avignon, on n’a pas eu encore de problème. Là, ça commence. Certains, on piège, on piège les frelons avec les pièges qui sont recommandés. Oui, j’approuve, mais voilà quoi. Alors après, recommander de piéger des frelons c’est bien parce qu’on prend des frelons asiatiques mais on prend aussi des frelons européens donc les frelons européens ils ont leur place aussi ici donc c’est compliqué c’est un sujet qui est vraiment compliqué.

Guillaume : Oui, il y en a qui essayent un peu de mettre du Frontline sur des frelons, de mettre une espèce d’antipuce pour chien et comme ça quand le frelon rentre dans son nid, l’ensemble du nid est éradiqué. Du coup, ça fait pas mal de dommages collatéraux parce que les frelons asiatiques qui sont morts à cause du pesticide, et bien après sont mangés également par des renards ou autres et ça vient contaminer d’autres espèces.

Yves Le Conte : Oui, on est d’accord avec vous. C’est vraiment un piégeage très sélectif à faire, arriver à ne pas piéger de frelons européens et également pas d’abeilles, ça serait bien et que ce soit fait de manière raisonnable. Alors je sais qu’il y a certains apiculteurs quand ils voient qu’il y a une pression trop importante de frelons, ils transhument tout simplement leurs ruches ailleurs en spéculant qu’ils auront moins de frelons. Et souvent, ça marche parce qu’il suffit que vous ayez un nid que vous ne voyez pas qui soit dans les environs et puis ça y est, vos ruches vont être attaquées. Alors que 10 km plus loin, si vous avez la chance de ne pas avoir de frelons, vous aurez beaucoup beaucoup moins de frelons. Et puis après, il faut essayer de mettre un peu de pression sur les pouvoirs publics pour qu’il y ait des stratégies de détection des nids et puis pour tuer les nids.

Alors nous à l’INRAE, on travaille sur un prototype de drones qui embarquent un détecteur de puces. Et donc, l’intérêt c’est qu’on peut s’élever dans l’air et regarder où va le frelon qu’on a prélevé sur notre rucher.

Ça risque d’être vraiment intéressant parce que souvent vous pouvez suivre des frelons que vous avez marqués, il suffit qu’il y ait une habitation et puis vous perdez le signal. Alors qu’avec ça, vous vous élevez dans les airs et puis vous pouvez suivre le frelon et puis aller chercher son nid. Il y a certaines municipalités, dans le sud de la France, sur la Côte d’Azur notamment, qui elles sont vraiment très concernées par ça et qui mettent les moyens pour éradiquer les nids de frelons pendant la saison. Et ça c’est bien parce que quand on tue le nid, après on est tranquille. Il faudrait que ça soit fait beaucoup plus systématiquement en France, mais bon, vous avez certaines communes qui n’ont pas du tout le budget pour faire ça de toute façon. Et c’est là où il y a souvent le plus de frelons, dans les communes où il y a beaucoup d’agriculture et peu d’habitants.

Guillaume : Et aussi j’avais entendu parler d’un piège au phéromone pour les fondatrices frelons asiatiques ?

Yves Le Conte : Oui, c’est en cours de test actuellement. C’est un copain américain qui a découvert ça, la phéromone de mâle. Ça peut être une piste également, oui. Il faut tester tout ça, il faut voir si ça marche.

Guillaume : Oui, d’accord. J’avais encore deux dernières questions. C’est un peu quand même quand on pense au varroa, même si maintenant on arrive mieux à maîtriser son taux d’infestation, mais également au frelon asiatique, est-ce qu’on se dit quand même que l’apiculture est si mal en point que ça ? Est-ce qu’il n’y a pas d’espoir à trouver une lumière qui peut permettre de rassurer ceux qui commencent l’apiculture ?

Yves Le Conte : Je pense qu’il y a un espoir pour l’apiculture parce que l’abeille domestique, comme son nom l’indique, alors qu’elle ne l’était pas il y a 200 ans, est dans les mains des apiculteurs et les apiculteurs la protègent. Donc elle a de la chance cette abeille là d’être dans les mains des apiculteurs parce que regardez ce qui s’est passé avec les néonicotinoïdes, avec le varroa. On arrive quand même à protéger les abeilles malgré le fait qu’elles aient de plus en plus de stress. Vous voyez le frelon, on n’y arrive pas, mais on commence avec des pièges plus sélectifs et peut-être qu’un jour on aura un virus spécial frelon ou un pathogène spécial du frelon, je ne sais pas. Mais tant que ces abeilles sont dans les mains des apiculteurs, moi j’ai bon espoir. Par contre, les apiculteurs amateurs, je pense que eux, ils peuvent racheter des colonies, etc. C’est pour ça que les populations d’abeilles dans le monde ne se sont pas effondrées. C’est parce que les apiculteurs ont la capacité de faire des reines, de faire des essaims et de rétablir le cheptel, de reconstituer le cheptel.

Et ça, c’est une force qui est énorme dans notre système, dans le système de l’abeille domestique. Heureusement qu’on a ça. Les apiculteurs amateurs, ils pourront toujours faire ça. S’ils prennent bien des cours, s’ils savent comment faire, même si un jour ils perdent leurs trois ruches, ils rachèteront un essaim et ils repartiront comme ça. Par contre, les apiculteurs professionnels, il ne faut quand même pas trop abuser sur tous ces stress parce qu’il faut qu’ils en vivent et ça peut être compliqué pour eux. À force d’accumuler le stress, ça veut dire accumuler le temps de travail, etc. Et au niveau financier, ça peut devenir de moins en moins rentable. Donc, ça, il faut protéger l’apiculture, mais pas forcément l’apiculture de loisirs, mais aussi et j’allais dire surtout parce que c’est eux qui ont le plus grand nombre de ruches, l’apiculture. Il faut protéger l’apiculture professionnelle. Voilà.

Alors, par contre, vous avez toutes les autres abeilles. Savez qu’en France, il y a à peu près 900 à 1000 espèces d’abeilles. Pour nos auditeurs, quand on dit abeilles, c’est comme si on disait des oiseaux. Il y a plein d’espèces d’oiseaux, il y a plein d’espèces d’abeilles. La plus grosse, c’est le xylocope. C’est une grosse abeille noire, là, tout le monde en a peur. Elle est magnifique. Il y en a des toutes petites. Il se trouve que la majorité de ces espèces d’abeilles sont des abeilles solitaires. Et quand on les tue avec des pesticides, parce qu’on dérègle le climat, parce que, pour une raison ou pour une autre, qui est souvent basée sur l’activité polluante de l’homme ou de modification du paysage de l’homme, toutes ces espèces d’abeilles n’ont pas la chance d’être dans les mains d’apiculteurs et elles sont vraiment en danger. C’est comme les espèces de papillons, on ne voit plus de papillons dans nos campagnes. Alors que moi, quand j’avais 12 ans, quand on allait jouer dans les prairies avec mes frères, avant les foins, il y avait des centaines de papillons partout, maintenant il n’y en a plus. Eh bien voilà, notre abeille, elle a la chance d’être dans les mains des apiculteurs qui la protègent.

Guillaume : Est-ce que vous auriez quelques livres à recommander à des personnes qui veulent en connaître plus sur l’apiculture ? Il y a le Rustica, d’ailleurs dans, vous avez avez écrit des chapitres comme « Mieux connaître l’abeille » écrit par Yves Lecomte, « La vie sociale de la colonie » écrite par Yves Lecomte.

Yves Le Conte : Mis à part le Rustica, quel autre livre ? Franchement, il y en a plein. Il y a les livres de Jean Riondet aussi parce que lui c’est vraiment un expert, ils sont très bien. Mais depuis 40 ans, il y a des apiculteurs ou des chercheurs qui font des livres, qui abordent souvent les aspects d’apiculture sur des angles différents et qui font la richesse de cette bibliothèque apicole en France. Donc, il y a beaucoup de livres qui sont intéressants. Je ne pourrais pas dire voilà, c’est celui-là le meilleur.

Guillaume : C’est vrai que les livres de Jean Riondet sont vraiment très intéressants et c’est une petite anecdote, quand j’ai échangé avec lui, je lui ai posé une question, c’est qu’est-ce que vous mettriez, qu’est-ce que vous écririez sur un panneau en face de chaque rucher ? Et lui, il voulait marquer « attention ça pique » parce que lui, ses ruches sont à proximité de chemins et parfois il y a des personnes qui s’approchent des ruches trop près et se plaignent ensuite qu’ils se sont fait piquer, oui avant tout c’est une abeille quand même. J’ai trouvé son anecdote assez…

Yves Le Conte : Je pense que vis-à-vis des amateurs, c’est une information à leur donner, qu’ils trouvent des endroits de rucher, reculés, parce que ça représente quand même un danger. Surtout si vous avez des abeilles un peu agressives et que vous venez de les chahuter un petit peu, s’il y a un passant qui arrive à 20 mètres de là, il peut se faire piquer.

Guillaume : C’est vrai.

Yves Le Conte : Vous aviez une question, quels sont vos principaux enseignements sur l’abeille ?

Guillaume : Oui.

Yves Le Conte : Moi, mon enseignement sur toute ma vie, si vous voulez, c’est le merveilleux. C’est un insecte, c’est un modèle qui est merveilleux. Parce que si vous posez une question, quelles que soient les questions que vous posez sur les abeilles ou sur l’apiculture, il y a du fantastique là-dedans, du merveilleux, du fascinant, pour un chercheur mais aussi pour un non-chercheur. Et ça, je pense que ce merveilleux, ce fascinant, il faut essayer de le vulgariser au maximum parce que c’est vraiment une espèce remarquable et ça participera à continuer à la défendre et à défendre les abeilles en général.

Guillaume : D’accord, oui, j’ai l’impression que l’abeille est intarissable.

Yves Le Conte : On a beau essayer de la comprendre, on se rend compte que finalement c’est encore plus profond que ce qu’on pensait et il y a beaucoup de découvertes encore qui restent à faire sur son fonctionnement. Parce que c’est un insecte social, c’est pratiquement l’espèce la plus évoluée au niveau de la socialité. Et donc là, tout ce qu’elle fait pour la société, tous ces aspects-là sont fascinants.

Un des plus beaux exemples, c’est la danse frétillante qui a été décodée par Karl von Frisch. C’est comme si parce qu’on est de la même famille, vous et moi, je vais vous dire là, vous allez à 300 mètres, il y a 200 000 dollars, allez chercher, je vous donne l’azimut avec mon portable et vous allez y aller. Les abeilles, elles communiquent comme ça. On a décodé vraiment cette communication, la danse frétillante, et ça reste magique. Même si on connaît, on sait comment ça se passe, on se demande comment ça peut se faire que ces abeilles puissent dire et communiquer exactement la même chose que ce que je viens de vous communiquer avec quelques phrases. Elles peuvent le faire. Et ça, dans la colonie, il y a plein d’aspects fascinants.

Quand vous regardez la construction des rayons, c’est fascinant comment elles sécrètent ces cires d’abeilles. Comment elles ont pu évoluer à avoir des glandes spécifiques qui leur font sécréter de la cire ? Même pour un biologiste, ça semble bon qu’on peut comprendre, mais c’est quelque chose d’incroyable. C’est incroyable tout ce qu’elles font au niveau de la communication phéromonale. Tout le monde manipule tout le monde dans la colonie. La reine manipule les ouvrières pour qu’elles n’aillent pas pondre, mais le couvain manipule les ouvrières aussi pour qu’elles ne développent pas leurs ovaires. Elle stimule les glandes nourrices pour qu’elles se fassent nourrir par les ouvrières. C’est d’une complexité incroyable et c’est une complexité fascinante. Je pense qu’il faut essayer de communiquer là-dessus sur ce merveilleux pour la faire aimer encore plus par tout le monde.

Guillaume : D’accord. Je prends cette tâche avec grand plaisir. Mon travail c’est vraiment d’arriver à expliquer simplement la vie à travers des vidéos, à travers les podcasts, et essayer de voir aussi les différents modes de pratiques qu’il peut y avoir.

Yves Le Conte : Avec plaisir. Bon, écoutez, c’est formidable et j’espère que l’on pourra se retrouver à Lyon.

Guillaume : Merci beaucoup Yves. Merci.


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